On dit que c’est inévitable

Au fil des jours, Ghis écrit

On dit que c’est inévitable

Anastasia ne s’était jamais vraiment penchée sur le sujet.
Plutôt dans le déni, elle évitait le déplaisir de ces carcasses menaçantes surgissant inopinément dans son champ de vision. Sa méthode était simple : détourner le regard, fuir.

Tel un tableau de piètre goût, la présence de l’éolienne l’indispose.

Elle est nécessaire, paraît-il.
Un processus de transformation.
Une transition obligée vers une nouvelle gestion de l’énergie.
Une énergie « propre » pour demain.

Anastasia écoute les justifications. Elle reste pensive.

À son grand désarroi, elle ne peut plus les ignorer. Elle se voit cernée de champs entiers d’éoliennes.
Les squelettes de métal s’invitent partout : crêtes, vallons, aucun recoin n’est épargné.
Comme dans un cauchemar, ils prolifèrent, sournois et dominants.
Une invasion.

Comment les arrêter ?

Anastasia est prise de vertige.
Elle ne reconnaît plus ses beaux paysages dans cet horizon haché, strié de gros ventilateurs.
Comme si la campagne, lasse de se battre, atteinte d’une folie perverse, se laissait défigurer.

Pourquoi ce matraquage ?
Anastasia voudrait comprendre.

Les partis politiques, qui se parent de vert et se donnent la main pour prouver qu’ils savent tenir leurs promesses ?
Le couple industriel–investisseur, enfin libre d’imposer la tendance, grisé par un créneau juteux ?
Compères et complices. Chacun y trouve son compte.

La population, elle, n’entend qu’un son. Le plus fort.
Celui que les médias martèlent :
Énergie de demain.
Économie d’énergie.
Énergie propre.
Énergie verte.
Sauvegarde de la planète.

Convaincue qu’il s’agit d’un mal pour un bien, elle accepte tous les sacrifices.
Au nom de demain, elle se rend malade.

L’entreprise engrange.
L’investisseur fructifie.
Ensemble, ils deviennent les garants d’un futur propre, et se parent d’une conscience citoyenne.

La population se mine.
La campagne s’atrophie, s’enlaidit.

Pour une poignée de sous, que ne ferait-on pas ?

Pour une poignée d’élus, c’est l’extase.
Une pluie de bénédictions.

Mais ces extasiés côtoient-ils leur chef-d’œuvre ?
De près ?
De loin ?
Exceptionnellement ?
Durablement ?

J’en doute, se dit Anastasia.
Ils ne saccageraient pas leur cocon.
Ils préserveraient leur bien-être, l’harmonie de leur environnement, leur tranquillité.

Le pot de terre contre le pot de fer.

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