Une histoire de temps…

Au fil des jours, Ghis écrit

Une histoire de temps…

Anastasia médite. À sa façon.
Alors qu’elle arrache les mauvaises herbes sournoisement réinstallées dans la cour gravillonnée, son esprit vagabonde vers l’étrangeté attachante de cet endroit, vers son mystère.

À commencer par la course du temps.
Étrange, se dit-elle. Ici — et seulement ici — l’espace-temps semble aboli, comme protégé par une bulle invisible où tout reste suspendu, immobile.

Chaque fois, la même illusion d’éternité.

Alors, bien sûr, elle dépense cette richesse sans retenue, avec prodigalité et bonheur. Elle oublie le temps, comme s’il n’existait pas.

En parallèle, une sensation d’attirance persiste.
Comme si le lieu avait, par sa seule existence, le pouvoir de la faire revenir et de la retenir. Où qu’elle aille, quoi qu’elle fasse, le besoin d’y retourner est impératif.

L’endroit n’est pas somptueux, loin de là. Pas forcément beau non plus. Plutôt austère, presque rude. Et pourtant, quelque chose d’insaisissable le rend unique.

La succession des époques et des vies passées lui est perceptible.
Anastasia en ressent le poids, mais aussi la douceur.
Elle accueille avec gratitude cet héritage, comme un fil invisible reliant ceux qui l’ont précédée.

Elle s’y sent à l’abri, protégée, comme si ces générations veillaient sur elle avec bienveillance.

Les maillons précédents auraient-ils passé un accord avec le temps, marquant le lieu de leur empreinte bénéfique ?

Anastasia soupire. Et pourquoi pas ?
L’idée est plutôt plaisante.

Elle poursuit son geste, arrachant méthodiquement les mauvaises herbes : les chardons qui prennent de la hauteur, les touffes de verdure inoffensives mais envahissantes, le lierre vigoureux, les orties, et les ronces — ces familles qui se rebiffent facilement et qu’il faut apprivoiser au risque de souvenirs piquants.

Elle jette un coup d’œil à sa montre, persuadée d’avoir commencé il y a quelques minutes…
Une heure déjà.

Le temps joue. Avec ses règles à lui.
Il sait s’y prendre, le perfide. Et elle, elle tombe dans le panneau. Chaque fois. Comme s’il anesthésiait sa mémoire, effaçant le souvenir du tour précédent.

Il s’amuse comme un petit fou.
Il module les rythmes et les humeurs. Tantôt doux, il ralentit son pas, jusqu’à provoquer l’ennui. Illusionniste séducteur, il suspend les instants pour les figer dans la mémoire. Puis, sans prévenir, il accélère brusquement et file à toute allure à l’autre bout de l’espace.

La seconde, l’heure, l’année s’abolissent, deviennent des instantanés.
C’est un de ses tours favoris.

Il embrouille la mémoire.
Tout à l’heure, hier — c’était il y a vingt ans.
Et demain est déjà là.

Aucune fiabilité, ce temps.

Finalement, on se retrouve cinquante ans plus tard, avec son âme d’enfant… sans trop savoir comment !

Comment l’empêcher de tourner, ce temps ?
Il fuit tout le temps.

Anastasia soupire. Son geste se répète mécaniquement — comme la dernière fois, comme il y a deux ans, comme il y a trois ans… comme il se reproduira, à coup sûr, lors de son prochain séjour.

Puis, sans raison apparente, la bienheureuse bulle se déchire.
Et soudain, il est temps de repartir.

Désillusion.

Retour dans la course du temps.

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