Le voyageur de l’ère XX25

Au fil des jours, Ghis écrit

Le voyageur de l’ère XX25

Avant de prendre la route, Simon fait un crochet par son appartement. Il y rassemble le strict minimum : quelques vêtements, une poignée de livres chers à son cœur, et rien d’autre.

Son unique objectif désormais : le hameau.

Il a tout son temps pour y parvenir. C’est là son tout premier luxe : une liberté nouvelle pour méditer et se projeter dans cette existence complètement inattendue.

Il reste lui-même ébloui par la radicalité de sa décision. Pour le scientifique rigoureux qu’il a toujours été, abandonner le calcul au profit de l’instinct est une première. C’est à la fois vertigineux et profondément libérateur. Quitter enfin ce monde saturé de bruit, d’urgences artificielles et d’agitation, pour embrasser le calme et la lenteur.

En buguant, l’univers offre à une poignée d’êtres humains une seconde chance. Une sorte d’aperçu du paradis : mettre le progrès technique au service de l’homme plutôt que l’inverse, afin de libérer du temps pour le lien social, la créativité, le plaisir et la simplicité.

Et là-bas, quel avenir m’attend ? se demande-t-il alors que son pas se fait régulier.

Peut-être les Morel accepteront-ils de le loger quelque temps ? Entouré de leur chaleureuse bienveillance, il pourrait en apprendre davantage sur l’histoire de cette enclave hors du temps. Il pourrait se rendre utile, développer des savoir-faire manuels qu’il ne se soupçonne pas par exemple.

Il se surprend à sourire. Pourquoi ne pas écrire dans la gazette locale ? Il y a forcément une gazette au village. Il pourrait aussi apprendre à monter à cheval, à atteler les carrioles, ou bien enseigner ce qu’il sait…

Tout un monde de possibles s’ouvre enfin devant lui.

Une seule interrogation subsiste, lancinante mais stimulante : la communauté acceptera-t-elle un ancien scientifique de la ville parmi les siens ?

Au fil des kilomètres, le goudron cède la place à des chemins creux. Sans sa montre ni le poids de sa sacoche d’analyse, Simon redécouvre des sensations oubliées : le roulis des graviers sous ses semelles, la fraîcheur du vent sous la frondaison des chênes, et le rythme naturel de son propre souffle. Les heures glissent sans qu’il éprouve le besoin de les compter, et sans même en ressentir la fatigue.

Puis vient le moment clé.

La frontière invisible de l’enclave est là, au détour d’un vieux calvaire en pierre. En franchissant cette ligne imaginaire, Simon retient sa respiration. Il n’y a pas d’éclair ni de secousse, juste une transition subtile : le bourdonnement lointain des axes routiers s’éteint brusquement, remplacé par le froissement des feuilles et le tintement discret d’une cloche de vache au loin. Il relâche ses épaules. Il est de retour.

Le soleil décline doucement, dorant les façades des fermes coquettes lorsqu’il aperçoit la cour des Morel.

Dans la lumière du crépuscule, Marc Morel est occupé à tailler les rosiers grimpants de sa véranda. En entendant le pas de Simon sur le gravier, le vieil homme se redresse, essuie ses mains sur son tablier de toile et esquisse un large sourire. Aucune question intrusive, aucune surprise exagérée.

— Te voilà de retour, le voyageur, lance Marc d’une voix calme. On dirait bien que le bagage est plus léger qu’hier.

Simon pose son petit sac au sol, le cœur battant.

— J’ai laissé le superflu derrière moi, répond-il en tendant la main. Je cherche un endroit où me rendre utile.

Marc attrape la main de Simon et la serre chaleureusement.

— La soupe est sur le feu, et ta chambre est prête à l’étage. Rentre donc, tu es chez toi.

Simon hocha la tête, incapable de prononcer le moindre mot. Après l’incertitude de ces heures de cheminement, il se sent soudain rasséréné : tout allait bien se passer.

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