En 2026, l’alerte est donnée par un chercheur. Il ne comprend rien à ce qui se passe dans une enclave rurale, comme si, dans cette contrée, le temps était suspendu. Pas de signes, pas de mouvements. Le néant.
Aussitôt, une expédition scientifique s’organise. L’objectif est d’étudier ce phénomène temporel pour intervenir rapidement si danger.
Nom de code : XX25.
Un spécialiste est désigné pour infiltrer la zone. C’est Simon. Sa sacoche scientifique sur le dos, il franchit facilement et sans douleur la ligne de démarcation.
Le rôle de Simon est de se fondre dans l’anonymat de la population pour mieux observer ce qui se passe.
Il atterrit dans une campagne verdoyante. Le silence le saisit. Aucun bruit de moteur. Seuls le chant des oiseaux, les cris des enfants, et des éclats de rire résonnent à l’infini.
La route qu’il emprunte est déserte. De petites fermes bien fleuries et coquettes la jalonnent ; elles sont bordées de champs et de fossés arborés. Des vaches, des chevaux aussi font partie de ce décor de carte postale. Rien d’anormal ou d’extraordinaire.
Il décide de suivre le chemin mais s’arrête net.
Devant lui, dans une parcelle de terre, un monstre de technologie avance méthodiquement. Un tracteur imposant, sans chauffeur, trace un sillon parfait, guidé par les signaux invisibles d’un GPS. Mais ce qui fige Simon, ce n’est pas la machine. C’est ce qui se passe au bord du champ.
Assis sur une traverse en bois à l’ombre d’un grand chêne, deux agriculteurs — un homme en casquette de feutre et une jeune femme en tablier de toile — taillent des pièces de bois en riant. À leurs pieds, une gourde en grès côtoie un boîtier de contrôle électrique. Ils ne semblent ni pressés, ni fatigués.
Les vêtements des paysans ressemblent comme deux gouttes d’eau à ceux des gravures des années 1925.
Simon s’approche. Le silence de la campagne absorbe le bruit de ses pas. L’homme lève les yeux, ajuste sa casquette et le salue d’un geste lent, sans la moindre surprise.
— Bonjour l’ami, lance-t-il d’une voix posée. Vous cherchez votre route ou vous venez juste écouter le silence ?
— Bonjour… Je regardais votre tracteur. Il fonctionne tout seul ?
— Oh, la bécane ? intervient la jeune femme en nettoyant la lame de son couteau. Oui, le réseau GPS du bourg s’en occupe très bien. Ça nous évite de passer dix heures par jour le dos cassé sur le siège.
— Et… vous ne travaillez pas ? demande Simon interloqué.
L’homme laisse échapper un petit rire chaleureux.
— Mais nous travaillons ! Les sillons sont droits, la terre est retournée, et ce soir nous aurons de quoi nourrir le village. La machine fait le gros du travail, nous on s’occupe du reste. Ça nous laisse du temps pour vivre, pour tailler le bois, pour discuter avec ceux qui passent. C’est ça que vous appelez « ne pas travailler » ?
Simon reste muet. Dans son monde, l’automatisation sert à produire plus vite, avec toujours plus de stress. Ici, la technologie semble simplement avoir rendu aux hommes leurs après-midis.
— Vous avez l’air de venir de loin, reprend la jeune femme avec un sourire bienveillant. Si vous cherchez un endroit où vous poser pour la nuit, la veillée a lieu chez les Morel ce soir. Il y aura de la soupe fraîche, du bon pain et sûrement quelqu’un pour vous raconter l’histoire du coin.
Le soleil descend lentement derrière les collines. Simon suit le chemin indiqué. Il respire à pleins poumons. Ce qu’il soupçonne est absolument incroyable mais il a besoin de quelques preuves supplémentaires.
Au détour d’une haie de noisetiers, la ferme des Morel s’éclaire d’une lumière douce. Dans la cour, deux voitures électriques compactes se rechargent silencieusement sur une borne en bois. Juste à côté, une carriole attend, ses brancards en bois posés sur le sol. Une fraîche odeur de foin et de terre humide embaume la cour. Quiétude. Au loin quelques aboiements.
Il frappe deux coups contre le montant de la porte d’entrée.
— Entrez, c’est ouvert ! crie une voix forte.
Simon franchit le seuil. Il se sent enveloppé d’une douce chaleur. Le feu crépite. Dans la grande pièce à vivre, une douzaine de personnes sont assises autour d’une immense table en chêne. Les conversations vont bon train . Vestons et bretelles sur chemises à carreaux s’alternent, les dames sont en noir et les enfants en blouse grise.
— Ah, voilà notre voyageur ! déclare Marc Morel en se levant. Bienvenue. Assieds-toi, on t’attendait.
—Bienvenue le voyageur ! S’exclament à leur tour les convives.
Simon s’installe à table. Il est un peu tendu car il craint d’être bombardé de questions…Mais les conversations ont repris leur cours. Il cherche machinalement des yeux un téléviseur. Rien. Les murs sont nus, ornés de quelques outils d’ébénisterie bien rangés.
Soudain, un dring-dring mécanique retentit. Sur le mur, un vieux téléphone noir à cadran, sonne. Il ne l’avait même pas remarqué ! Une jeune fille se lève tranquillement et décroche le combiné massif.
— Allô ? Oui, Paul ! … Parfait. Il est à table avec nous. Je te garde une assiette de soupe ? À tout de suite.
Elle raccroche dans un déclic métallique.
— C’est… un téléphone fixe ? Vous n’avez pas de portables ? demande Simon.
— Un téléphone dans la poche ? répète Marc en lui tendant du pain bis. Pour quoi faire ? Être dérangé au milieu d’un champ ou au bord de la mer ? Si les gens ont besoin de nous joindre, ils appellent ici. Et si on n’y est pas, c’est qu’on a mieux à faire. On se parle quand on se croise. C’est quand même plus agréable, non ?
Pendant le repas, les enfants racontent à leur tour leur journée. Ici, chaque matin, les plus jeunes grimpent dans une petite navette électrique autonome qui les dépose à l’école du bourg. Mais dès que la cloche sonne, le monde moderne s’efface à nouveau.
— Ce week-end, s’il fait beau papa m’a promis qu’on prendrait la carriole ! lance le petit dernier avec des yeux pétillants. On attelle Tempête et on passe l’étang avant d’aller au bord de la mer !
— Et nous, avec maman, ajoute sa sœur, on ira à cheval le long de la grève. Maman a dit qu’on pourrait tous se retrouver pour pique-niquer sur la plage.
Pour ces enfants, aller à l’école dans un véhicule autonome guidé par capteurs semble aussi naturel que de guider un cheval de trait le samedi après-midi. La technologie n’est pas une addiction : c’est un outil invisible qui leur laisse plein de temps pour explorer la nature.
Le lendemain matin, Simon reprend le chemin en sens inverse. Il est dans un état second. Dans son sac, son matériel d’analyse pèse une tonne. Il ne l’a même pas déballé. Mais sa conclusion est claire et sans appel, aussi folle soit-elle :
1925 et 2025 se sont percutées et unies pour le meilleur en créant l’ère XX25.
Il repasse la ligne invisible qui délimite le hameau. Le choc est immédiat, presque physique : son téléphone de service se remet à vibrer convulsivement, saturé par des dizaines de notifications et d’alertes. Le bruit distant d’une autoroute et la sensation d’une urgence permanente le submergent à nouveau.
Deux heures plus tard, il pénètre dans le complexe vitré du centre de recherche. Dans le bureau du dernier étage, son supérieur hiérarchique l’attend.
— Alors ? demande le directeur sans préambule. Qu’est-ce que vous avez trouvé là-bas ? Une faille temporelle ? Une menace ? L’armée attend mon signal pour boucler le périmètre si nécessaire.
Simon reste immobile. Il revoit le sourire des agriculteurs au bord du champ, le goût du pain chez les Morel, la sonnerie stridente du vieux téléphone et cette liberté retrouvée d’exister sans le filtre d’un écran et sans le bruit lancinant des moteurs.
Il pose calmement son rapport sur le bureau.
— Rien de tout cela, Monsieur le Directeur.
— Comment ça, rien ?
— Les anomalies mesurées ne sont que des interférences magnétiques dues à des gisements de fer souterrains, répond-il d’une voix parfaitement posée. Sur place, la situation est d’une banalité absolue. Un simple hameau isolé, une poignée d’agriculteurs et quelques équipements hybrides sans importance. Aucune distorsion temporelle. Le dossier peut être classé sans suite.
Le directeur le fixe longuement. Il sent que quelque chose lui échappe, mais le rapport est formel et la signature est là. Il lâche une longue respiration et secoue la tête :
— Vous en êtes bien sûr ?… Bon. On classe. Tout ce vacarme pour rien.
Dix minutes plus tard, dans le hall du bâtiment, Simon dépose son badge d’accès, sa sacoche et son téléphone sur un banc.
Sans se retourner, il franchit les portes coulissantes du centre de recherche et prend la direction du sud, à pied. Il lui faudra quelques heures de marche, voire quelques jours pour regagner le hameau.
Mais pour la première fois de sa vie, il a tout son temps. Il veut retourner dans l’an XX25.
