L’abattoir, ou plutôt l’officine, se trouve fort heureusement en bas de l’immeuble.
Helen n’aime pas cet endroit. Sombre et confiné, imprégné d’une forte odeur de renfermé, il a tout d’un repoussoir.
Les pharmaciennes, les sœurs « Karamazoff », ainsi rebaptisées pour le plaisir de l’oreille, sont à l’image de leur vitrine : sombres et peu accueillantes. De vieilles chouettes antipathiques. Heureusement pour elles, leur boutique est bien placée.
William ne lâche pas Helen d’une semelle et la colle comme son ombre.
L’une des sœurs Karamazoff s’adresse à Helen d’un ton revêche. Sur la même intonation, Helen lui demande d’examiner le mollet de son patron puis se décale brusquement pour laisser champ libre à William.
William est tendu et tremblant comme une corde prête à craquer.
Devant les yeux interloqués de la pharmacienne et le regard intéressé des clients qui se rapprochent pour ne rien perdre de la scène, il remonte son pantalon et le bloque à mi-cuisse. Les deux femmes se penchent sur son petit mollet flasque et purulent.
— Comment est-ce arrivé ? demande sèchement la pharmacienne.
William ne comprend rien. Il fixe Helen avec désespoir.
Helen répond posément :
— Il ne sait pas.
La pharmacienne la toise en haussant les épaules et continue de s’adresser à William.
— Vous ne savez pas comment vous vous êtes blessé ? redemande-t-elle d’un ton incrédule.
— Il dit qu’il ne sait pas, lui répète Helen en scandant chacun de ses mots.
La pharmacienne lève les yeux au ciel, exaspérée.
Helen ne lâche rien pour autant et reprend d’un ton plus fort, peu amène :
— On vous demande juste de le soigner. Non mais !
On ne va pas se laisser faire par une vieille bique, se dit-elle, agacée.
Le visage de la pharmacienne se renfrogne davantage.
Têtue et continuant d’ignorer Helen, elle s’adresse à nouveau à William :
— Passez ce désinfectant pour nettoyer votre bobo, puis massez avec cette pommade antibiotique deux fois par jour. Au-delà de cinq jours, si cela n’a pas disparu, consultez.
Complètement affolé, William ne la regarde toujours pas mais comprend que c’est grave et vire doucement du blanc au gris.
Il se tapote le visage avec un gros mouchoir à carreaux pour en essuyer les gouttes de sueur.
Helen s’inquiète.
Qu’est-ce qu’il va encore me faire ? Il ne manquerait plus qu’il tourne de l’œil. Faut toujours qu’il se fasse remarquer… !
— Ça va aller ? lui demande-t-elle doucement.
— So, so… parvient-il à murmurer dans un souffle rauque.
— Vous devriez vous asseoir.
Coup d’œil circulaire. Pas la peine de compter sur la gentillesse des sœurs « Karamazoff », complètement dépassées par trois malheureux clients.
Rien.
Ah si ! Un vieux tabouret traîne à côté du comptoir. Helen s’en saisit rapidement et le lui rapporte.
Docile, William s’assoit précautionneusement puis, comme dans une histoire sans parole, sort de sa poche une liasse de billets qu’il lui tend nerveusement avant d’enfouir à nouveau sa tête dans son beau mouchoir à carreaux.
Helen palpe rêveusement les billets. Elle n’en a jamais eu autant sur elle, voire sur son compte.
Ils sortent enfin.
Il était temps. Helen n’en peut plus.
Sur ses talons, William est haletant et poussif.
Elle inspire à pleins poumons une belle goulée d’oxygène ; sa bonne humeur et son sens de l’humour reprennent du galon.
Elle tente même de le dérider :
— Une canne ? Une chaise à porteurs ? À ce train-là, on ne va jamais arriver avant la nuit !
Mais elle a perdu William qui reste concentré sur son seul objectif : atteindre son bureau.
À la pharmacie, le silence s’est installé.
L’apothicaire, un peu gênée, prend les clients à partie :
— Décidément, je pensais avoir tout vu… mais là… c’est une première !
Personne ne renchérit.
Enfin rentrés, Helen se résigne à jouer les infirmières en badigeonnant le mollet sanguinolent de son patron tout en se disant que l’instant « séduction » était définitivement supprimé du programme aujourd’hui !
William, grand bébé de cinquante-neuf ans et admirateur inconditionnel de tout ce qui porte jupons, avait souvent un « pet de travers » et le besoin absolu d’être dorloté, rassuré, accompagné pour pouvoir offrir à l’entreprise son talent de grand financier.
Soigner un bobo, une blessure d’amour-propre ou un tableau Excel : même bataille !
Helen, assistante, infirmière et psychiatre, était sa dose miracle parfaite pour guérir tous ses petits maux, présents et à venir…
La présentation budgétaire de l’après-midi était sauvée !
