Un séducteur en détresse

Autour de la machine à café, Ghis écrit

Un séducteur en détresse

William est anglais. Bien qu’installé en France depuis une bonne dizaine d’années, la langue française demeure pour lui un immense mystère. Directeur financier de l’unité, il est reconnu par ses pairs pour sa grande compétence professionnelle.

Il n’en reste pas moins homme.

William est persuadé d’être un grand séducteur. D’un geste sensuel, il caresse régulièrement sa folle chevelure réduite à deux belles houppettes grisonnantes roulées sur le dessus de son front. Une paire de lunettes posée à l’extrême bord de son nez et deux grandes dents affamées complètent son allure.

Un Casanova contemplatif.

Aucune femme, jeune ou moins jeune, n’échappe à son regard gourmand et bienveillant. Toutes subissent le même traitement : il les observe, les détaille avec curiosité et fixe audacieusement leurs courbes évocatrices jusqu’à les plonger dans un certain malaise.

Émoustillé par les décolletés qui s’offrent à son regard et le cliquetis des talons aiguilles chargés de promesses, il vit en permanence sous haute tension.

Helen, sa secrétaire, petite boulotte aux cheveux frisés, lui est totalement dévouée. Elle le materne avec indulgence et lui trouve toujours mille excuses. En réalité, elle s’amuse prodigieusement de toutes ses maladresses.

Plus vraie que nature, Helen est un personnage hors du commun. Toujours prête à rire, son vocabulaire très imagé, parfois même grivois sans jamais être vulgaire, surprend, déroute et déclenche d’irrésistibles marées de fous rires. Travailler avec elle, c’est un peu comme déguster un moelleux au chocolat sans jamais en être écœurée.

Aujourd’hui, William est anxieux. Sa jambe le tourmente. Et le budget qu’il doit présenter ce soir n’est pas bon. Il a beau avoir passé une partie de la nuit à refaire ses calculs, les chiffres restent désespérément mauvais.

Le week-end précédent, alors qu’il arpentait tranquillement une rue de son quartier pour s’aérer l’esprit, il aperçoit, sur le même trottoir, une créature de rêve venant à sa rencontre.

Son rythme cardiaque s’accélère. Il ralentit le pas.

Envouté, il déshabille lentement l’apparition du regard.

Lorsqu’elle arrive à sa hauteur, la Vénus détourne déjà les yeux. Dommage… mais quel corps sublime !

Ils se croisent. Lui continue de la scruter au ralenti, la tête dévissée pour profiter jusqu’à la dernière goutte de cette vision paradisiaque qui s’éloigne inexorablement.

Et boom.

Butant sur un pavé mal scellé, il s’étale de tout son long, la jambe heurtant violemment un morceau de ferraille.

— Oh my God!

La douleur est fulgurante.

Péniblement, il se relève et balaie les alentours d’un regard affolé. Personne. Fort heureusement.

Quelle humiliation.

Encore sous le choc, il constate que du sang a traversé son pantalon. Pris de panique, il rentre chez lui tant bien que mal pour nettoyer la plaie et poser un pansement.

Depuis, il évite soigneusement de regarder la zone blessée. Après tout, tant qu’on ne voit rien, il n’y a rien…

Mais les jours passent et la douleur empire.

Ce matin-là, lorsqu’il retire enfin le pansement pour la première fois, il manque de s’évanouir.

À douleur aiguë, décision radicale :
Helen devait le sauver.

William lui fait entièrement confiance. Il se repose sur son savoir-faire et sa discrétion pour résoudre tous les désagréments de son quotidien.

Mais cette fois, hors de question de lui raconter sa mésaventure. Beaucoup trop humiliant pour son ego.

C’est d’une voix agonisante qu’il l’appelle.

Elle ne tarde pas à arriver, même si, William étant quelque peu hypocondriaque, elle n’accourt plus avec la même urgence qu’autrefois.

Tassé au fond de son fauteuil, il lui désigne sa jambe.

Qu’est-ce qui se passe encore ? ne peut-elle s’empêcher de penser.

Sans un mot, sous ses yeux interloqués, il remonte son pantalon et exhibe son mollet.

Helen réprime une moue de dégoût.

Une grosse plaie rougeâtre suinte en “mangeant” presque toute sa jambe.

Pas beau, constate-t-elle intérieurement. On dirait un mollet de coq déprimé.

— Comment est-ce arrivé ? s’inquiète-t-elle.

William secoue la tête.

— Je ne sais pas.

Helen fronce les sourcils.

— Vraiment ? …

Sous son regard inquisiteur, sa bobine de martyr reste parfaitement immobile. Le pantalon toujours relevé à mi- mollet, il gémit doucement.

Helen demeure pensive.

Plus “sport-télé” que “sport-terrain”, comment avait-il bien pu se blesser ?

— La plaie n’est pas belle, constate-t-elle finalement à voix haute. Je ne voudrais pas vous affoler, mais elle risque de s’infecter si vous ne faites rien.

Assommé, William se tasse un peu plus dans son fauteuil.

Helen lui suggère alors de passer à la pharmacie.

À cette proposition, il la regarde avec des yeux paniqués.

Il a une phobie absolue du monde médical. Helen le sait bien : elle doit systématiquement l’accompagner pour ses prises de sang, sinon le grand homme s’évanouit.

Un silence tumultueux s’installe.

— Pouvez-vous m’accompagner ? quémande-t-il enfin d’une toute petite voix.

Helen souffle.

Quel doudouille.

— Le temps de terminer un mail… et nous y allons, négocie-t-elle.

Un soupir de soulagement lui échappe aussitôt.

— So painful… so painful…

Mais où est donc passé son vaillant bourreau des cœurs ? se demande Helen.

À peine a-t-elle appuyé sur “envoyer” que William surgit déjà, manteau sur le dos, prêt à partir pour l’abattoir…

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