Dans la quiétude matinale, Helen, Joss et Christine savourent leur café en échangeant quelques banalités. La journée s’annonce calme.
L’arrivée fracassante d’Azka rompt brutalement l’harmonie. Elles sursautent. Habituellement tirée à quatre épingles, Azka suscite l’admiration de toutes. Ce matin, son allure échevelée les alarme : yeux papillotants, souffle court, elle agite les bras comme pour écarter une foule invisible et s’affale sur la première chaise venus.
— Il m’est arrivé une aventure inimaginable ! lâche-t-elle dans un débit haché qui frise l’hystérie.
Elle presse ses mains contre son cœur comme s’il allait éclater.
— Qu’est-ce que tu as ? s’inquiète Joss en lui tendant un verre d’eau. — Mes cherrries ! C’est dans le bousss… — Tu as couru pour l’avoir ? demande Christine. Tu n’es pourtant pas en retard ! — Mais non, ma cherrie… Écoutez-moi.
Elle marque une pause théâtrale pour reprendre son souffle.
— J’étais montée dans le bousss avec un peu de mal, il y avait un monde fou ! Impossible de s’asseoir… Scandaleux ! Bref, nous voilà tous entassés, le bus ne démarrait pas, la chaleur était étouffante. Et les odeurs ! Une horreur, déjà si tôt ! Et là, comme prise d’une intuition divine, je regarde dans mon sac à main… — Quoi ?! — J’ai vu une chose incroyable. — Mais quoi ?! — Il y avait une main dedans, dit-elle en articulant chaque syllabe.
Cris d’horreur autour de la table. Dans l’esprit de chacune surgit l’image d’une main sectionnée au poignet.
— Comment elle est arrivée là ? — Qu’est-ce que tu as fait ? — Tu as appelé la police ?
Les questions fusent. Azka lève la main pour réclamer le silence.
— Mais non ! Laissez-moi « terrrminer » ! J’ai hurlé : « Dammit ! What is this hand doing in my bag ?! » (mais que fait cette main dans mon sac ?!) J’ai crié si fort que je ne reconnaissais même plus ma propre voix ! Le voleur a vite retiré sa main et a bondi hors du bus comme un démon. Moi, je restais là, pétrifiée, sous le regard stupéfait des voyageurs. — Ah… C’était une main vivante !
Un soupir collectif de soulagement traverse l’assemblée.
— Et après ? — Rien, répond Azka. J’ai enfin trouvé une place assise et je me suis mise à trembler comme une feuille ! Regardez, je tremble encore.
La pression retombe. Les filles se réapproprient leur café refroidi.
— J’irai au temple remercier Bouddha de son aide divine, conclut Azka avant de replonger le nez dans sa tasse.
Joss réfléchit un instant, puis rompt le silence : — Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi tu n’as pas juste crié « Au voleur ! », comme tout le monde ?
Azka secoue doucement la tête. — Ça ne m’a même pas traversé l’esprit. Que veux-tu, j’ai ma propre logique ! — Finalement, tu as fait tout ce cinéma pour avoir une place assise, tranche Joss. Je reconnais que le coup du pickpocket, c’est original. Je m’en souviendrai la prochaine fois !
Azka ne prend même pas la peine de répondre. Le nez de nouveau dans sa tasse, elle est déjà repartie dans son monde. Christine et Helen étouffent un rire sous cape. On ne se lassera jamais de la dernière d’Azka !
