— Helen, pourriez-vous me rendre un service, s’il vous plaît ?
Helen sursaute. C’est la dernière voix qu’elle s’attendait à entendre avant au moins une semaine. Elle lève les yeux pour découvrir son patron, vêtu d’un polo décontracté et encombré d’un gros carton.
— Mais… que faites-vous là ? demande-t-elle, prise de court, incapable de masquer son dépit.
Il était censé être en congé depuis la veille. Elle s’était déjà concocté un emploi du temps sur mesure : gérer ses affaires personnelles et flâner sur un rythme estival…
William marmonne :
— Un petit contretemps… C’est pour ça que j’ai besoin de vous. Je suis un peu pressé.
Quoi encore ? redoute Helen.
— Posez donc ce paquet sur mon bureau, conseille-t-elle, agacée de le voir se dandiner.
— Voilà… J’ai acheté des chaussures pour les vacances et « ils » sont trop petits…
Helen fixe les pieds de son patron. Toujours aussi grands et disproportionnés. Comment a-t-il pu se débrouiller pour acheter des chaussures trop petites ?
Son esprit s’échappe un instant vers l’image habituelle de William en vacances : le profil du gringalet à la mine de homard — peau blanche d’Anglais oblige —, noyé dans un short XL posé sur deux jambes de coq et soutenu par deux immenses barges.
Le silence s’éternise. Helen redoute la suite, qui ne tarde pas.
— Auriez-vous la gentillesse de les rapporter au magasin et de prendre la taille au-dessus ? lâche William, un peu confus.
— Il serait plus judicieux que vous y alliez vous-même, William. Je ne peux pas les essayer à votre place !
— Ce n’est pas nécessaire. Prenez simplement la pointure au-dessus.
Pas d’échappatoire. William s’est déjà éclipsé.
À la boutique, Helen tend la boîte en demandant un échange. La vendeuse déballe le carton et en sort… une espadrille rayée bleu marine, puis un mocassin beige visiblement plus grand.
Helen reste bouche bée. La vendeuse la fixe d’un regard médusé, semblant évaluer la santé mentale de sa cliente.
— Je… ne comprends pas, bredouille Helen.
— Vous ne connaissiez pas le contenu de la boîte ? demande la vendeuse, sceptique.
— C’est mon patron qui me l’a confiée pour un échange de taille…
— Eh bien, votre patron semble avoir une difformité notoire et des goûts très originaux, lance la vendeuse sur un ton sarcastique.
Autour d’elles, quelques regards curieux se tournent vers le comptoir.
— Il a dû mélanger les boîtes, balbutie Helen. Je suis désolée.
— Je ne peux rien faire pour vous, tranche la vendeuse en remballant les deux chaussures dépareillées.
Très gênée, Helen quitte la boutique, l’objet du délit sousle bras. Elle fulmine. Quel karma ! Qui d’autre pourrait inventer des absurdités pareilles ?
Elle fait irruption dans son bureau comme une furie. William est nonchalamment accoudé à son fauteuil, arborant un sourire bêta.
Sans un mot, elle ouvre la boîte et pose sur la table l’espadrille, puis le mocassin.
— Vous pouvez m’expliquer ? Un canular de vacancier ? Parce que si vous êtes en congé, moi, je travaille !
Cinglant. Helen est rouge de colère. William, déstabilisé, fait plusieurs allers-retours du regard entre l’espadrille et le mocassin. Soudain, une lueur de compréhension traverse son œil alarmé.
— C’est mon fils Mark !
— En plus, vous accusez votre fils ?
— Non, so sorry… Mark devait ranger les chaussures dans les boîtes. Il a pris les espadrilles qui sont à sa taille… et moi je me retrouve avec ses mocassins trop petits !
Silence. Helen le fixe, imperturbable.
— Donc… vous m’avez envoyée faire un échange de pointure… pour une erreur de rangement ?
William cligne des yeux, comme si la phrase mettait plusieurs secondes à arriver à son cerveau.
— Oui… c’est ça.
Helen referme lentement le carton, le pose sur les genoux de son patron et déclare froidement :
— Ne me redonnez plus jamais de mission « chaussures ». Bonnes vacances, William.
