Anastasia est heureuse.
Il a suffi du chant d’un coq pour que le passé refasse surface. La boîte s’ouvre brusquement et les images en jaillissent, plus vraies que nature.
Le passé bouscule le présent et s’impose. Quel privilège ! Revivre à volonté les épisodes de sa vie, c’est une chance inespérée. Et ce souvenir-là, elle l’avait totalement oublié. Le voilà, ressuscité, plein de sensations… Rien d’extraordinaire. Juste un moment.
Elle a huit ou neuf ans, tout au plus. Les parents ont décidé de rendre visite à l’oncle Théophile et à la tante Yvonne. Elle n’a pas eu son mot à dire, alors qu’elle aurait préféré aller au bord de la mer. En attendant, elle traîne ses galoches.
Il fait beau. Un léger vent lui caresse les joues. C’est si bon ! Le bleu du ciel, moucheté de blanc, invite au rêve et à la flânerie. Elle n’a qu’une envie : se rouler dans l’herbe. Mais le regard noir de sa mère lui en ôte bien vite l’envie.
En arrivant, un coq s’égosille de bonheur… ou se moque-t-il d’elle ?
À regret, Anastasia pénètre dans la maison. Il lui faut un temps pour habituer ses yeux à la semi-obscurité. Les minuscules ouvertures laissent à peine filtrer la lumière.
C’est l’oncle Théophile qui les accueille. Il lui fait toujours un peu peur. Pourtant, il est gentil. Peut-être est-ce parce qu’il est immense, ou parce qu’il n’a plus qu’une jambe ? Un rescapé de la guerre, lui a-t-on expliqué.
Tante Yvonne, toute en rondeurs et minuscule à côté de lui, lui sourit. Elle la met tout de suite à l’aise, comme d’habitude.
— Tu as encore grandi ! s’exclame-t-elle. Quelle belle jeune fille tu es devenue !
Anastasia rougit de plaisir et baisse les yeux.
Pendant que la tante sort les bolées et la bouteille de cidre bouché, la famille s’installe autour de la grande table, sur des bancs étroits et inconfortables. La tante fait un dernier tour vers la belle armoire et en retire une boîte métallique.
La boîte aux gâteaux !
Ses touches de rouge et de bleu illuminent la pièce d’une pointe de fantaisie. Anastasia détaille le couple folklorique illustré sur le couvercle : deux géants au milieu d’une nature paradisiaque. Tante Yvonne retire le couvercle, dévoilant son trésor de biscuits dorés.
— Sers-toi, dit-elle en lui tendant le coffret. Ne sois pas timide.
Anastasia y plonge la main et saisit un gâteau sec, croquant à souhait.
— Prends-en un deuxième, insiste la tante.
La petite ne se fait pas prier et s’amuse à leur donner des formes en les grignotant. Autour d’elle, les voix des adultes s’estompent dans un doux murmure. Rêveuse, elle se laisse bercer par le balancier de la grosse horloge qui égrène les secondes. Tic, tac. Elle aurait presque envie de dormir.
— Encore un petit gâteau ?
La voix de sa tante la fait sursauter.
Anastasia ignore le regard réprobateur de sa mère et se sert de nouveau. Au moins, façonner ces silhouettes dorées avec ses dents l’occupe.
Elle observe la pièce. Petite, sombre, mais chaleureuse. Une unique porte voûtée se dresse au fond, à côté de la cheminée. Qu’y a-t-il derrière ? Une cachette ? Un grenier ? Elle aimerait bien s’y faufiler…
Sur le bout de la table, des pots en terre et des paniers en osier débordent d’oignons et d’ail. Des saucisses sèchent, suspendues dans l’âtre.
Elle les aime bien, son oncle et sa tante, mais elle aimerait tant sortir au soleil, courir ou chercher des trèfles à quatre feuilles. La conversation des grands ne l’intéresse pas. Elle s’ennuie. Elle s’imagine déjà jouer à cache-cache derrière la petite porte voûtée.
Soudain, du remue-ménage. Un banc grince. C’est maman qui a donné le signal du départ. Papa, lui, serait bien resté un peu !
Ouf.
Anastasia embrasse timidement l’oncle et la tante, puis se précipite dehors.
Dehors, la lumière a changé. Le soleil a disparu, le coq s’est tu. Dommage.
Le bord de mer sera peut-être pour demain ?
Aujourd’hui, Anastasia ferme les yeux. Cette petite fille, un brin boudeuse, avait retenu l’essentiel : un coq taquin, une boîte à gâteaux chatoyante et, surtout, le sourire chaleureux de tante Yvonne.
